Les potelets, un fléau pour les aveugles !

Nos villes sont façonnées à la faveur de l’automobile individuelle. Les voies de circulation lui sont prioritairement dédiées. Les zones de stationnement réquisitionnent une large part des terrains entre les bâtiments, au détriment d’autres usages pourtant essentiels, tels que la flânerie ou la rencontre. Et ceci au point de n’épargner qu’un espace souvent restreint pour que les enfants jouent en toute sécurité…L’accès à certaines zones bâties (exemple les zones commerciales) est souvent contraint par la desserte automobile. Cette organisation de l’espace a fini par nous paraître naturel, normale, presque indépassable… Il s’agit pourtant bien de choix de société, qui échappent certes au plus grand nombre, et que nous ne pouvons guère infléchir qu’à la marge, sans un travail politique de grande envergure . L’inventaire des conséquences d’un tel choix, en tout cas pour le milieu dense de la ville, est lourd de conséquences indésirables : encombrement, bruit, pollution atmosphérique, gaspillages, accidents, durée des déplacements… Sans nier pour autant quelques avantages ponctuels à mettre en face, un bilan aussi peu reluisant ne devrait plaider que pour une orientation radicalement opposée. Au milieu de ce décor, le piéton, et plus encore celui qui se trouve en situation de handicap, paye un sérieux tribu, contraint qu’il est de se frayer une trajectoire sur un espace déjà bien réduit, et sur lequel empiète de surcroît, la bagnole qui par la force de l’habitude a fini par imposer sa loi.

Pour corriger cet envahissement du trottoir, élus et responsables techniques ont imaginé une série de bricolages divers : bornes en béton, plots (certains étant rétractables), potelets… Aux emplacements précis où ils se trouvent, ces dispositifs s’opposent effectivement au stationnement sauvage. Mais ils s’acquittent de cette fonction, sans soulager les difficultés de ceux à qui on prétend qu’ils vont bénéficier. Ils s’avèrent autant gênants que les véhicules mal garés, voire davantage. Ils entravent la circulation de tous, notamment des personnes les moins valides, des parents avec poussettes… Ils constituent pour nous, personnes aveugles ou malvoyantes, un danger redoutable, tout comme les voitures qui à leur emplacement nous obligeraient à marcher sur la chaussée. Beaucoup moins massifs que ces dernières, ils nous prennent souvent par surprise. Leur forme ne les rend pas toujours détectable par le bout inférieur de la canne blanche. Les personnes mal-voyantes ne les distinguent pas forcément, ou alors de façon aléatoire. Résultat, ils sont vite blessants, pour nos avant-bras, nos genoux, nos tibias ou l’abdomen. De plus, ils sont souvent plantés de façon irréfléchie, au milieu de trottoirs étroits, en particulier au niveau des portes-cochères. On en rencontre même en travers des traversées piétons, en vis-à-vis des bandes podotactiles. Il devient rare de pouvoir se référer à la bordure de trottoir ou à l’alignement des façades pour suivre une trajectoire rectiligne. Le nombre de ces obstacles fait que nous les heurtons à grande fréquence sur nos itinéraires ; c’est très exaspérant !

Prétendre, comme le font certains de nos interlocuteurs, que leur implantation se fait pour notre bien, relève soit de la malhonnêteté intellectuelle, soit d’une distorsion de l’esprit. Devrions-nous nous satisfaire de ce tracassin sur nos chemins, comme un moindre mal nécessaire, et par-dessus le marché remercier les élus d’avoir pensé à cette recette pour nous ? Autant vanter les mérites d’un médicament qui non seulement ne s’attaque pas à la maladie, mais développe des effets secondaires tout autant négatifs que celle-ci. On parlerait alors à juste titre de double peine. Et double peine il y a. Car, comme on ne peut pas non plus planter ces obstacles partout, les automobilistes peu scrupuleux trouvent toujours le moyen de poser leur véhicule à d’autres endroits prévus pour le cheminement piéton. Au mieux on déplace le problème, avec une couche de difficulté supplémentaire pour nous.

Il n’y aurait paraît-il pas d’autre solution, dans une culture où le civisme n’est pas le sport favori. Ce fatalisme vient compléter un raisonnement tordu dont l’aboutissement revient à pénaliser les victimes des incivilités tout en entretenant l’impunité de leurs auteurs. Car s’en tenir à l’argument de la culture n’a pas de sens. Une culture n’est jamais figée. Elle évolue, se façonne, notamment au travers du droit. Il y a 30 ou 40 ans, il était impensable d’interdire de fumer dans les bars, les lieux publics, les trains, etc… Ce n’était pas dans la culture. Or, c’est bien dans la culture aujourd’hui, grâce à la loi. Les choses deviennent possibles quand la volonté existe. Les potelets et autres espèces nuisibles ne peuplent pas tous les pays. Il est des villes qui en sont dépourvues et où la circulation piétonne est fluide et sécurisée. Rien n’est donc inéluctable. Quant à ces potelets mutants, devenus flexibles grâce à je ne sais quel OGM polymérique, je veux bien leur supposer la qualité relative d’être moins blessants… Je ne sais pas après tout, je n’en ai encore jamais expérimenté. Mais je veux bien admettre, par pure théorie, qu’ils causent moins de dégâts aux carrosseries. Car le plus gros inconvénient de leurs ancêtres en ferraille, c’est d’endommager les véhicules des quelques automobilistes maladroits. Et cela préoccupe beaucoup plus les technocrates de la métropole, que l’état de nos rotules… Au point de justifier le surplus de dépense induit par le modèle flexible. En aurait-on fait autant pour nous seuls ? Mais les gens qui sont forts en calcul savent en général qui sont leurs meilleurs clients. Il faut reconnaître toutefois que la flexibilité de ces nouveaux potelets les rend moins sujets au remplacement, imperturbables dans la droiture qu’ils retrouvent après avoir été ébranlés.

Ne pourrions-nous pas faire une suggestion à ces élus, ces décideurs publics qui ne comprennent que la langue des chiffres ? Totaliser d’une part les coûts d’implantation et d’entretien du parc de potelets, plots et autres blocs ou bornes en béton. Évaluer d’autre part le budget nécessaire à un repérage systématique des véhicules stationnés sur les trottoirs ainsi qu’à la mise en place d’un service d’enlèvement fonctionnant 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Les coûts de ces derniers seraient couverts par les redevances exigées pour tout enlèvement et séjour de véhicule en fourrière, ainsi que par des amendes réellement dissuasives infligées aux contrevenants. Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre que cela serait indolore pour les finances locales, d’autant moins que la culture intensive des potelets revient cher à la collectivité. Pour qu’un tel dispositif fonctionne, le contrôle doit être systématique, c’est-à-dire non aléatoire : 100 % des infractions doivent être détectées et sanctionnées. Et cela est possible, comme le contrôle des parcmètres. Une flotte de véhicules à l’affût des voitures coupables pourrait sillonner les rues, à l’instar de ce qui se pratique dans certaines villes pour le contrôle des horodateurs. Sans parler d’applications GPS qui pourraient être déployées en ce sens. La technique le permet. Il ne manque que la volonté. Et à ceux qui s’empresseraient de crier au viol de la liberté individuelle, il serait aisé de faire remarquer que depuis quelques années, nous acceptons sans réagir, des reculs de nos libertés fondamentales autrement plus graves, que ce soit en termes de droits, ou par l’invasion d’une vidéosurveillance qui intègre désormais des critères aussi subjectifs que le faciès… Mais revenant à nos trottoirs, notre liberté de déplacement se trouverait améliorée. Nous savons bien que cet usage des grands moyens serait vite impopulaire. Et il est significatif de voir à quel point ce qui touche à la bagnole prime sur nos libertés plus générales. Nos décideurs politiques le savent bien. Ils savent user des penchants majoritaires. Sans compter qu’ils agissent, sans en avoir conscience, sous l’influence des lobbies des industries automobiles et pétrolières peu enclines à abandonner le terrain des grandes villes. D’où des cohabitations forcément conflictuelles entre les différents modes de transport, des conciliations incohérentes, des côtes mal taillées toujours insatisfaisantes, et des transports en commun qui, quoiqu’on en dise, restent archaïques en termes de volume, de fréquence ou de finesse du maillage, faute d’une orientation politique radicale en leur faveur. Par une refonte de nos façons de poser les problèmes, une refonte qui privilégierait le bien commun et l’intérêt général, Nos villes pourraient retrouver une allure plus digne. On pourrait y ménager de larges trottoirs où la déambulation de tous serait plus sereine. S’attaquer sérieusement au stationnement sauvage sur les trottoirs est une étape à exiger. Sortir du laxisme en la matière est possible puisque c’est possible ailleurs. Cela doit se faire proprement, en retirant ces minables potelets qui barrent l’espace tels des monuments élevés à la gloire du renoncement et de la stupidité.