Cuba, l’accessibilité en berne !

J’effectuais mon cinquième voyage à Cuba en vingt ans, mais c’est la première fois que mes compagnons de route m’ont renvoyé le fait que ma canne blanche y suscitait autant de curiosité. Il semblerait que sa signification ne soit pas comprise de tous, si l’on se fie en tout cas au manque de réactivité dans la correction des trajectoires… Notre écrivain de Trinidad, Juan Lazaro me parle d’un de ses amis aveugle qui vit à la-Havane. Je lui demande si cette personne possède un instrument semblable au mien. Il n’en est pas certain mais il lui semble que non. Par contre, il est équipé d’un bloc-notes informatique braille ; ce qui laisserait supposer que ce n’est pas la faiblesse des moyens financiers qui soit la cause de ce manque. En plus d’un mendiant qui fait ses allers et retours dans la rue obispo de la-Havane en tapant devant lui un bâton de bois peint en blanc, nous n’avons d’ailleurs remarqué qu’une seule personne non voyante convenablement outillée et qui se déplaçait seule dans le quartier San Basilio de Santiago.

Curiosité donc, mais une curiosité qu’il est difficile de dissocier de ma condition de touriste. Ensuite, c’est l’étonnement, car, la particularité enfin reconnue, il faut pouvoir relier l’infortune qu’elle représente, à l’opulence dont est porteur le nanti venu d’ailleurs… Et ça, c’est incongru. A moins de considérer cette audace qui consiste à circuler dans les rues en bravant la cécité, comme l’un des aspects de la toute puissance du riche visiteur. La frime, en quelque sorte… C’est ce qu’une femme avait essayé de m’exprimer avec quelques mots d’anglais, face au port de la-havane en 96. Je marchais dans la ville comme une personne « normale », m’avait-elle dit. C’était un luxe que ne pouvaient pas s’offrir les Cubains. En étaient-ils pour autant réduits à la réclusion dans leurs logis ? Non, certainement pas.

Mais il n’y a pas que la marche qui provoque de l’étonnement. A voir les choses de plus près, monter, descendre un escalier, s’asseoir, trouver une porte ou une issue, saisir un objet… tout cela semble une aventure insensée sans la vision, si j’en juge aux interventions spontanées que j’ai eu à subir, à repousser, à fuir… C’est étreignant ! C’est gonflant !.. Heureusement que je suis patient, et poli. On m’aurait attrapé les jambes pour monter ou descendre des marches, on m’aurait installé sur un siège, comme une masse inerte… Il y a même eu une dégourdie , selon les descriptions fournies par mes accompagnants, pour montrer avec ses doigts comment je devais faire pour descendre l’escalier ! Et je passe sur les innombrables consignes de prudence, les injonctions de précautions, fournies notamment lors des traversées de rues… Des fois qu’elles fussent indispensables à notre perception du danger, à notre gestion du risque et à notre sens de la survie… Au travers de cette expérience, je serais tenté de penser qu’il y a dans la société cubaine, une carence quant à la promotion de l’autonomie chez les personnes handicapées. Cela peut surprendre, dans un pays où la santé et où l’éducation à la santé constituent des priorités. Faut-il lire dans ces attitudes surprotectrices, les penchants d’une culture plutôt maternante, parfois un peu étouffante, encore tournée vers la générosité, voire la bonté envers ceux qui apparaissent comme les déshérités de cette terre ? Cela subsiste sans doute, aux côtés d’un modèle social solidaire, mais les conditions matérielles induisent aussi fortement les comportements.

S’il reste beaucoup à faire pour rendre fluides nos cheminements dans nos cités opulentes, il faut bien reconnaître que Cuba se situe à un stade plus rustique encore. Les trottoirs des grandes villes sont souvent étroits, irréguliers, généralement hauts par rapport à la chaussée. Les orages nécessitent de surcroît, l’aménagement de caniveaux entre chaussée et trottoir. De sorte que les traversées de rues constituent un épisode quelque peu gymnique. Le revêtement est parfois absent, les trous sont nombreux et bien des dalles se sont cassées, notamment sous l’effet des racines. On peut parler sans excès de délabrement à propos de certaines portions de rues. Il faut ajouter à ce tableau le stress généré par le niveau sonore élevé et par les épaisses fumées qui sortent des tuyaux d’échappement. Sans oublier les perrons qui sollicitent l’expertise requise pour marcher sur une poutre, sans oublier les balcons du rez-de-chaussée qui constituent des obstacles en hauteur… Voilà qui rend la déambulation bien périlleuse. Il ne manque finalement que les excréments canins ; mais ça, c’est une spécialité française, cocorico ! La cité n’est déjà guère accessible aux personnes bien valides ; alors, pour ceux qui présentent une déficience quelconque… Il ne faut voir là aucun manque de considération vis-à-vis de ces dernières, mais dans cette galère qui concerne tout le monde, il faut reconnaître que favoriser l’autonomie n’est pas la priorité. L’assistance est au fond l’attitude solidaire qui permet de compenser ; l’accessibilité, c’est une affaire de riches.

L’état de la voierie résulte en grande partie de certains épisodes météorologiques ainsi que du blocus qui ne permet pas aux entreprises de travaux publics de se procurer tous les engins nécessaires. On peut bien sûr s’étonner du fait qu’un pays qui affiche une préoccupation majeure en faveur de la santé ne soit pas plus soucieux de ses infrastructures à priori accidentogènes. D’autant plus que nombre de véhicules, bien que savamment rafistolés, seraient recalés à nos contrôles techniques… Seules des informations statistiques dont je ne dispose pas permettraient d’oser un jugement. Il faut savoir mettre nos critères à distance pour considérer les réalités économiques du pays et comprendre qu’il n’y est pas incongru de rouler dans des véhicules dépourvus de ceintures, d’y croiser des familles entières sur le même vélo (papa sur la selle, maman avec bébé sur le porte-bagages et le bambin assis sur le cadre), d’y transporter des travailleurs dans les bennes de camions. Que voyait-on sur nos belles routes de France, dans les années 50 et 60 ? On compose avec les moyens dont on dispose. Un certain art d’échafauder les chargements, d’agencer les colis, de ficeler les paquets est à rapprocher par ailleurs de la culture locale.

Jean-Paul Chanel