Les rires jaunes !

(Témoignage d’un très malvoyant sans signe distinctif apparent.)

Ca fait au moins rire après, mais surtout les autres…

Vieux Port de la Rochelle, en une fin de mois de juillet, il faut savoir manœuvrer la barre, même sur le plancher des touristes, pour garder le cap, et maintenir sa trajectoire…

Un joueur de flûte exécute soigneusement un air très enjoué. Il se tient judicieusement en un point de passage densément fréquenté. Je passe à sa hauteur, près de lui, trop près : je pose le pied dans l’assiette destinée à recueillir les petites pièces… La musique s’arrête aussitôt. Je continue mon chemin, comme si rien ne s’était passé. Le musicien me lance « Sale race ! » Même un artiste peut être en colère. Même un artiste peut dans ce cas tenir des propos peu élégants… La musique reprend… Un artiste continue, il reste un artiste, quoiqu’il arrive… Il m’oubliera…

J’aurais dû faire demi-tour, lui dire : « je suis désolé Monsieur, excusez-moi ; je n’y vois pas très bien… Je n’ai pas vu votre assiette…  » M’aurait-il cru ? N’aurait-il pas pensé que j’ajoutais une couche à l’incident en voulant me payer sa tête ? Je ne pensais pas qu’il pût comprendre. J’avançai, avec ma honte ; ça passerait.


Arrivé en gare de Toulouse, mon train se sépare : je dois changer de wagon, si je veux arriver à destination. Je descends sur le quai et pars en direction de la queue du train. Je heurte soudain fortement un cheminot accroupi sur le bord du quai, et occupé sans doute à séparer le convoi. « C’est pas vrai, t’es mirot ou quoi ! Me lance t-il. » Je réponds « Eh bien oui… » avant d’aller rejoindre une voiture un peu plus loin, tout en l’entendant bougonner.

Au moins avait-il sans le savoir, formulé la vérité. Au moins lui avais-je avoué la cause de l’incident. Je ne sais si elle l’avait convaincu : il avait lancé « mirot » sans penser sans doute que je le fusse vraiment, parce qu’un mirot, ça ne se déplace pas comme ça… Il avait dû penser que j’étais distrait, particulièrement inattentif, ou sous l’emprise d’une substance douteuse… Et si ce « mirot ! » n’était certes pas un éloge, il restait pour la circonstance, un terme modéré, parmi bien d’autres qui pussent être pires… Bref, je n’avais plus qu’à m’effacer de sa mémoire, tel un de ces voyageurs qui ne rendent pas le métier de cheminot tous les jours agréable…

J’aurais dû m’arrêter, lui dire : « Oui, Monsieur, je ne vous ai pas vu, je n’ai pas très bonne vue et je suis désolé… Est-ce que je vous ai fait mal ? » Aurait-il compris ? Et comme pour transférer la faute sur un autre que moi, j’ai grogné après la SNCF qui ne m’avait pas prévenu du changement auparavant. Valait-il mieux passer pour un voyageur mal embouché ou pour un mirot ? Fallait-il ainsi en ajouter une louche, pour ne pas reconnaître la réalité du problème ? Serais-je mieux oublié de cette façon-là ?


J’ai durant un certain temps, tenu la SNCF pour infaillible quant à sa ponctualité. Au point de lui faire une confiance aveugle, quand les dessertes n’étaient pas annoncées par le contrôleur à l’approche des gares. Ainsi donc descendis-je indubitablement sur le quai, en gare de Roanne un samedi après-midi. Je devais me rendre à un stage BAFA dont je participais à l’encadrement. N’ayant pu arriver la veille comme le reste de l’équipe, il avait été convenu que je rejoignisse Sévelinges, lieu distant de 25 km et où devait se dérouler la session, par le car que nous avions spécialement fait affréter pour acheminer nos stagiaires depuis la gare de Roanne jusqu’au dit lieu.

Autour de cette gare de Roanne, point de car… Mais point de stagiaires non plus ! Le temps de la surprise passé, je me rendis dans une cabine téléphonique qui profilait sa silhouette de verre et d’aluminium. Alors même que j’expliquai la curieuse situation à un collègue de l’équipe, je reçus au travers du carreau, l’explication fracassante et impitoyable : une pancarte indiquait « gare du Coteau », petite ville périphérique de Roanne ! Les copains sont sympas, et puis la solidarité, c’est ce qui fonde une équipe de stage. On vint donc me chercher en voiture. Mais 33 années plus tard, l’anecdote est encore susceptible de susciter quelques mises en boîte…

Mon arrivée dans le cercle de stage, déjà constitué après les rituels d’accueil, ne passa pas inaperçue. Quelques rires retenus me donnèrent à penser que je n’avais pas été oublié lors des présentations, pas plus que la cause de mon retard… Ce n’était pas une arrivée des plus triomphales, pour poser l’image qui colle au statut…

Oui, d’accord, j’aurais dû demander avant de descendre si nous arrivions bien en gare de Roanne. C’est ça, passer pour un analphabète, un idiot paniqué par le voyage en train, ou que sais-je encore pour un bigleux ! Il n’aurait plus manqué que ce fût un futur stagiaire qui me répondît… J’aurais été vite catalogué !


L’encadrement de stages BAFA fut un contexte privilégié à la prolifération des situations embarrassantes. Comment ne pas perdre la face, quand au nom d’un statut de formateur à assumer, auprès de filles et de gars guère plus jeunes que soi, on s’applique à ne jamais être en situation de faiblesse même si on a quelque chose à cacher ? Et ce quelque chose était pour moi une mauvaise vue. Une mauvaise vue, plus mauvaise que celle des habituels porteurs de lunettes, et dont je ne voulais pas parler. Orgueil mal placé sans doute, mais l’orgueil est souvent mal placé.

Je me suis à maintes fois pris les pieds dans les tapis. Il serait vain de relater les innombrables quiproquos générés par les séquences de communication non verbales et dont je me trouvais immanquablement déconnecté. Comment malgré cela pouvais-je préserver un minimum de prestige qu’impliquait à mes yeux la fonction ? Un matin cependant, le prestige vint me couronner de façon inespérée.

Jusqu’au milieu des années 80, les stages CEMEA fonctionnaient le plus souvent en gestion directe. Le matin, à tour de rôle, un formateur préparait le petit déjeuner. Il était aidé de quelques stagiaires pour la mise en place et le service. Cette tâche ne me réjouissait guère, et pas seulement parce qu’elle nécessitait de se lever tôt. Je n’aimais pas allumer le piano de collectivité avec cette espèce de tige qu’il fallait préalablement tremper dans l’alcool à brûler. Je n’aimais pas surveiller l’ébullition d’une gamelle de 15 litres de lait. Une fois, comprenant à l’écoute que le lait s’apprêtait à monter, je résolus de translater la gamelle sur le feu voisin. Il fallait faire vite. Or, l’une des poignées d’aluminium était brûlante. J’attrapai aussitôt un torchon qui se trouvait à ma portée. Mais, ne l’ayant pas assez resserré autour de la poignée, il s’enflamma au contact du gaz encore allumé. Ne me rendant compte de la situation que parce que je commençais à sentir une brûlure à la main, je précipitai sitôt la manœuvre effectuée, le torchon au sol, où il finit de se consumer. Un de mes collègues arrivait à l’instant-même en cuisine. Il ne perdit rien de la scène. Je pense qu’il aura longtemps regretté de ne pas disposer d’outils pour la filmer en direct, comme nous le ferions peut-être aujourd’hui. Il ne résulta qu’un seul dommage de l’incident : la disparition d’un torchon de l’inventaire. Je n’avais pas eu le temps d’avoir la moindre peur. D’après les observateurs, j’avais enchaîné les gestes sans panique, tel un numéro de clown bien rôdé.

J’aurais dû fermer le robinet. Mais j’avais estimé plus rapide de déplacer la gamelle. Et puis il n’y aurait pas eu de gag, une torche pour m’illuminer un matin de février.


Je peux l’avouer à présent, le port de lentilles de contact fut plus largement motivé par la coquetterie que par l’efficacité de la correction obtenue. A sa vingtième année, le serpent à lunettes désirait effectuer sa mue. Cependant, dressé à la verticale, un serpent de quatre ou cinq mètres de long, avec ou sans lunettes, aurait été capable lui, de lire le tableau des trains au départ de la gare Montparnasse… Moi, non ! Je ne le pouvais pas, même en grimaçant au risque de briser une esthétique si obstinément acquise…

« Pouvez-vous s’il vous plaît, me dire de quel quai part le train pour Laval ? Demandai-je à un vendeur de casse-croûte, installé juste au-dessous du panneau.
– il faut vous acheter des lunettes, répondit l’animal… »

J’aurais dû réfléchir : ce vendeur était là pour vendre, pas pour renseigner gratuitement un voyageur en difficulté, encore moins pour s’interroger…

Devant ce refus insistant, je finis par obtenir l’information, auprès d’un voyageur plus compréhensif. D’ailleurs, je pris place dans le train pour Laval. Avant de m’asseoir, je tentai de poser ma valise quelque part. Mais je ne la posai visiblement pas au bon endroit. Une voyageuse me le fit remarquer, avec une agressivité disproportionnée par rapport à la situation. Elle se mit à rire, quand je lui expliquai que je n’y voyais pas bien.

« Eh bien si ça vous fait rire, tant mieux ! On rigole de ce qu’on peut dans la vie ! »
Voilà, ce que je répondis à la grincheuse. Ca faisait tout de même beaucoup pour le même voyage ! Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut rester chez soi !


D’ailleurs, je ne le fis jamais, de rester chez moi… Au point d’aller passer une année scolaire entière en Angleterre.

Les maisons anglaises sont belles. Mais elles sont toutes trop sagement alignées le long des rues. Et puis, entre nous, elles se ressemblent beaucoup. Et encore plus la nuit.

J’occupais une chambre chez la documentaliste de l’établissement où j’avais été nommé assistant de Français. Lors d’un de mes premiers retours de nuit, j’ouvris la baie coulissante pour entrer dans la véranda. Puis je m’apprêtai à introduire ma clef dans la serrure de la porte. Jusque là, pas de surprise, c’était comme d’habitude. Mais la serrure se révéla récalcitrante. Un homme vint m’aider : je ne le connaissais pas. Je réalisai vite que je n’étais pas dans la bonne maison. Je m’excusai et partit aussitôt.

J’aurais dû lui expliquer que je n’y voyais pas bien du tout, et que la nuit, je ne voyais que les lumières. J’étais capable de le faire en anglais ; il l’aurait compris sur le plan de la langue. Mais sur le fond… Sa voisine s’en chargerait : depuis un ou deux mois que je logeais chez elle, j’avais eu le temps de lui expliquer, elle avait eu le temps d’observer mes stratégies. Elle plaiderait ma cause auprès de la maison d’à côté, afin qu’on n’aille pas s’imaginer que je me fusse exagérément attardé dans les pubs… D’une certaine manière, je me déchargeai de ce qu’il me dérangeait de dire.


Mon frère aîné m’avait prévenu : « Dès que ça sonne, tu files vite aux vestiaires… les cars n’attendent pas. »

En effet ! Dès que la sirène retentit, les ouvriers convergèrent en direction des vestiaires, telle une envolée d’oiseaux bleus… Un seul cependant cheminait lentement. C’était moi, qui avançais précautionneusement, dans cet atelier où rien ne m’était encore familier à la fin de cette première journée de travail. Toutes ces machines ! C’étaient autant de dangers que je voulais prendre le temps d’éviter un à un. Interpellé par cette scène cocasse, et inquiet de mon allure trop lente, qui laissait penser que le car partirait avant que j’eusse le temps de quitter l’usine, mon frère, qui travaillait au service d’entretien de cette entreprise, et qui finissait plus tard, vint me précipiter. J’accélérai le pas, sans prendre le temps d’expliquer le pourquoi de ce pas hésitant. Ce n’était pas le moment. Et puis c’était de ma faute ; pas celle d’un atelier mal éclairé… Je fis un effort, coûteux, ce jour-là, ainsi que les suivants, durant tout le mois de ce qui constituerait mon unique expérience de travail dans l’industrie. Je partagerais ensuite les rires qui accompagnaient la moquerie occasionnée par l’événement, chaque fois qu’il serait évoqué en famille.

J’aurais dû me défendre. Mais comment aurais-je pu expliquer ? Mon frère connaissait mon problème. Lui-même était déjà atteint de difficultés visuelles sérieuses. Mais nous n’abordions jamais les détails… Il était arrangeant de ne pas toujours établir de lien entre ce qui pouvait passer pour de la distraction ou une attitude rêveuse, et la mauvaise vision qui nous affectait. A la maison, on préféra longtemps rire de ce qui pouvait ainsi commodément passer pour de l’inattention, ou de la nonchalance… C’était peut-être rassurant après tout…

Ah ! Ce mois de travail en usine, ces quatre semaines pour être précis, ou plus exactement encore, ces 18 jours, si l’on enlève l’oral du bac… J’étais affecté à des tâches d’emballage. Le pire, c’était lorsqu’il fallait constituer et ficeler une palette de plusieurs étages de cartons. N’étant pas vraiment doté du gène des bons marins, mes nœuds ne tenaient pas. Une cariste vint d’ailleurs me gronder ! Je ne ressentis aucune injustice dans ses reproches ; ils étaient justifiés… Je n’en fus pas pour autant affecté… Il me semble que Charlie Chaplin eut été bien inspiré de passer par là, lorsque mon rouleau de bande à coller m’échappa et qu’il traversa l’atelier, se déroulant et poursuivant sa route en passant sous plusieurs chaînes parallèles, totalement incontrôlable, comme un train devenu soudainement fou et emballé sous la succession des ponts enjambant sa voie… Là je me sentis brusquement atteint dans ma récente fierté d’apprenti cascadeur que m’apportait déjà la conduite du transpalette.


«  Oui, c’était bon, mais vous ne trouvez pas qu’il n’y avait pas grand-chose à bouffer dans ce resto ?
– Mais il restait plein de choses dans les plats, répondirent les copains… »

C’était dans les temps où le service à l’assiette ne constituait pas une pratique courante des restaurants. Nous étions allés manger dans le quartier Saint-Jean de Lyon, dans un établissement peu éclairé. Je redoutais les endroits sombres. Je me demandais un peu quel plaisir on pouvait bien y trouver… A cette époque, je gérais mes difficultés de vision aux faibles éclairages en réclamant beaucoup de lumière. Comme je devais être pénible ! En tout cas, ce soir-là, je n’avais pas mangé grand-chose sans pour autant manifester ma fringale puisque j’étais persuadé qu’à six ou huit (je ne sais plus à présent), nous étions venus à bout des plats…

J’aurais dû… Oui, je sais, j’aurais dû. J’aurais dû mettre au point d’autres stratégies. J’aurais dû prendre quelques habitudes : par exemple, ne pas toujours dire bonjour le premier, même si c’est plus poli. Cela aurait évité de dire « bonjour Monsieur ! » à une dame chauffeur de taxi, qui fit heureusement ensuite le lien avec mon arrivée en marche hésitante vers sa voiture… Ou ne pas toujours parler le premier, m’assurer d’abord que la personne en face de moi était bien celle à qui je pensais. Et non une autre ! Cela eut évité bien des situations dans lesquelles, plus on essaie de faire des contorsions pour se sortir, plus on s’enlise… Et avant de s’asseoir ? Dans une salle de spectacle, le bus, le métro, le train, que sais-je encore ? Il n’y a pas des trucs, pour éviter de poser son derrière sur les genoux de quelqu’un ? Même si on fait cela délicatement, parce que tout de même, on acquiert de la sensibilité tactile, on devient réactif à la moindre alerte ? C’est tout de même gênant ! Même d’avancer discrètement la main plutôt que le derrière, ce n’est pas toujours de la meilleure classe… Alors que faire ? Aujourd’hui, grâce aux téléphones portables, il n’y aurait plus de problème, on aurait la solution : personne ne penserait jamais qu’on parle à une chaise vide, si on passe devant en lui disant « excusez-moi… » On apprend finalement à composer avec l’ambiguïté…


Pour l’instant, aucun dégât corporel n’est à déplorer. C’est vraisemblablement au prix d’une vigilance extrême et sans cesse active. Au point d’être raide comme un bout de bois, et pas toujours sympa dans la rue : il paraît que je ne répondais pas quand on me faisait des signes… Vigilance ou pas, il est des situations à l’écart desquelles il vaut mieux se tenir. Par exemple le chantier du métro D. La chute dans une tranchée, profonde d’environ un mètre aurait pu être plus grave. Je m’en suis bien sorti, avec l’aide de deux ouvriers. Je ne comprenais même pas pourquoi ils semblaient plus fautifs que moi… Je ne me vantai pas de l’incident : seuls les genoux étaient marqués, et les genoux, ça se voit tout de même moins que le nez…

J’aurais dû passer sur un autre trottoir. J’aurais dû faire le foin : pourquoi le chantier n’était-il pas protégé ? Avec de la bande fluo ? Que je n’aurais peut-être pas vue… J’espérai surtout que ce fût les autres passants, qui ne vissent rien de l’événement…

Bien d’autres accidents furent évités. Notamment grâce à une bonne perception podotactile, et à une bonne réactivité dans les pieds. Imaginez un hôtel. Vous entrez, et vous vous trouvez face à un escalier qui descend. Cet escalier est entouré par une rambarde, derrière laquelle, et toujours face à vous se trouve l’office. L’hôtesse est là et vous sourit (probablement)… Je chute de quelques marches ; la moquette est épaisse… Je me relève tout en formulant ma demande de renseignement… C’est comme si rien ne s’était produit.

J’aurais dû, prendre une photo, ou… devenir architecte.


Il y eut ce chien, ce gros chien noir plutôt sympa d’ailleurs, que je voulus caresser, mais qui entre temps s’était déplacé… Alors, ma main visa le genou de sa maîtresse qui était assise sur le même banc que moi. Bon, ça va, la maîtresse était également sympa… Il y eut ce passager, dans un car anglais, qui fit des gestes insistants pour me montrer mon ticket, que j’avais oublié de prendre après avoir introduit mes pièces dans le monnayeur situé à côté du chauffeur. D’après la personne qui voyageait avec moi, il se lassa, et finit par laisser tomber le ticket sur le plancher du bus. Il y eut cette conversation, entre quatre personnes sourdes ou malentendantes, et que je perturbai dans le métro de Londres. Les interlocuteurs étaient placés face à face, de part et d’autre du couloir, et moi, debout au beau milieu, je les empêchais de voir leurs gestes… Il y eut d’innombrables et immémorables situations burlesques, questions ou propos incompris, tels ma demande de renseignement sur la façon de reconnaître les prunes, devant l’étalage d’un marchand de fruits. Cela alimenta des rires bien sûr, mais pas forcément des coups de main. Des rires, il y en eut, de toutes couleurs, souvent des jaunes, le plus souvent à postériori…


Et puis un jour, on sonna à ma porte. Ce devait être en 86 ou 87. J’étais occupé. J’ouvris : un homme vendait des calendriers ou des objets, je ne sais plus, au profit des aveugles… Je ne le reçus pas bien, tandis qu’il me montrait sa marchandise, que je ne pouvais pas distinguer dans la faible lumière de l’entrée. Il s’en rendit compte, et me demanda : « Vous êtes non voyant ? » Je lui répondis non ! que ça n’avait rien à voir, avant de refermer ma porte, l’invitant ainsi à aller se faire voir ailleurs…

J’étais vexé, bousculé, troublé, d’avoir ainsi été assimilé à ce que je refusais de voir en moi, démasqué en quelque sorte par quelqu’un qui devait savoir de quoi il parlait, par quelqu’un qui devait avoir eu le nez fin… Il faudrait sans doute que je multipliasse ces expériences embarrassantes, pour parvenir à aligner peu à peu mon regard avec une réalité qui se faisait insistante. Je me souviens avoir suscité l’admiration d’une dame qui m’avait vu tâter des pieds l’escalier d’un immeuble peu familier : « Et vous vous déplacez sans canne ! » Elle n’aurait pas dû me féliciter : j’allais bientôt ne pas faire le malin pour traverser les rues…


Le port de la canne blanche bouleversa les choses, me changea la vie, même s’il ne coïncida pas vraiment avec un palier dans l’évolution de ma pathologie visuelle.

J’allais désormais profiter d’un confort inconnu, pour déambuler avec plus de fluidité, et surtout un sentiment de sécurité lorsque je traverserai les rues. Je n’avais plus d’énergie à mobiliser pour tenter d’éviter les autres passants, plus de crainte de heurter les obstacles dès la tombée de la nuit. Plus généralement, je n’avais plus de stratagème à bâtir, pour dissimuler ce que j’aurais eu tant de mal à dire ou à expliquer aux autres auparavant. Cette difficulté était d‘ailleurs d’autant plus grande que je ne parvenais pas moi-même à considérer le problème en face. J’oserais à présent demander un renseignement, une plaque, un numéro de rue, un affichage… Je me mis à glisser plus fièrement dans les rues, fort du double avantage que me procuraient mes possibilités visuelles restantes ainsi qu’une technique de locomotion à la canne blanche que je découvrais.

Finies les aventures de la catégorie de celles que j’ai évoquées plus haut. J’attaquais à présent la ville, avec parfois le sentiment de posséder d’un ustensile de chevalier fendeur de ténèbres ! Mon aisance put surprendre… 

« Le mec, là, tu ne me feras pas croire qu’il est aveugle ! avait déclaré un jeune à son pote, à la sortie de la Fête de l’Huma… » Je marchais il est vrai d’un pas soutenu vers les navettes, afin d’être à l’heure à la gare…

« Vous, vous avez le coup d’œil ! » m’avait déclaré fort justement un promeneur de chien, surpris de me voir me faufiler entre deux véhicules garés, afin d’éviter des travaux.

« J’te les mettrai en tôle pour faire semblant d’être aveugle ! » avait lancé sur mon passage, un SDF à un de ses compagnons d’infortune, devant la gare de la Part Dieu…

J’ai quelquefois joué, peut-être aussi abusé, mais finalement bien fait de jouir d’une telle enveloppe de sécurité ; ça n’allait pas durer… On fait moins le mariole, quand la vision disparaît totalement, et pour de bon !

J’aurais dû, bien plus tôt, considérer que je n’étais peut-être pas seul dans cette situation, à n’être ni franchement aveugle, ni franchement voyant pour faire tout comme si j’y voyais clair. J’aurais dû me renseigner plus tôt, entreprendre les démarches nécessaires. Mais on ne refait pas son histoire, à part sur les divans des psys… Et encore… D’accord, si c’est vraiment indispensable ! Par contre, cela me conforte dans l’idée qu’il faut que nos jeunes acquièrent le plus tôt possible, des clefs pour regarder leur déficience en face. Non pas pour se réfugier dans quelque attitude iatrogène, mais pour affronter la vie sans culpabilité excessive, et surtout avec l’idée que des ressources techniques et cognitives sont à leur portée. Les ophtalmologistes n’auraient-ils pas été bien inspirés, en ce qui me concerne, s’ils avaient abordé plus franchement le versant des conséquences de la déficience diagnostiquée ? Mais ne leur mettons pas tout sur le dos. Tout s’est éclairci quand j’ai admis, reconnu, accepté que je fusse atteint de cécité, au moins sur le plan légal. Les mots sont structurants, mais il faut que l’oreille soit prête à les accueillir… Et pas que l’oreille… Les jeunes et moins jeunes que j’ai rencontrés en débarquant comme enseignant à l’école pour déficients visuels de Villeurbanne, m’ont beaucoup aidé à ouvrir les yeux…

Le port de la canne blanche fit disparaître, presque comme une baguette magique, cette multitude de situations ambiguës, dont j’ai donné plus haut un aperçu. En revanche, elle m’exposa davantage à la surprotection, surtout que, me trouvant mal voyant, il était difficile pour les personnes côtoyées, d’apprécier mes besoins, de doser les attitudes… Nombre de personnes voyantes ont du mal à concevoir la nuance entre l’absence totale de vision et la clairvoyance. L’envoi d’un signal fort avait il est vrai l’avantage de me fournir une parade permanente contre cette overdose de situations embarrassantes vécues antérieurement : les interlocuteurs m’annonçaient leur nom, je ne risquais plus de poser les mains dans les plats… Au risque de laisser penser parfois que j’en ajoutai, afin de bénéficier de l’avantage, ou pour déstabiliser l’entourage… Je craignais l’émergence d’autres ambiguïtés, de passer pour un simulateur.


Bref, avec ou sans canne, la mal voyance n’est pas simple. Mais au fond, c’est rassurant, car l’important n’est pas le costume : la canne blanche ne fait pas plus la cécité que le bâton ne fait le pèlerin… Le signe n’explicitera jamais la singularité de quiconque. Rien ne remplacera jamais l’échange pour dire qui nous sommes.

D’ailleurs, il s’est trouvé, notamment en quelque contrée de la Beauce profonde, des individus qui ne savaient pas à quoi servait une canne blanche. Cela arrive, même si c’est rare. Tant que ce n’est pas le piéton qui arrive en face de moi… Toutefois, absorbé par son écran, il lui arrive de me télescoper… Tant que ce n’est pas l’automobiliste qui devrait s’arrêter au feu rouge… Toutefois, il lui arrive de passer quand même… Message parlé ou cloche sur le vert piéton, tendons toujours l’oreille, autant que cette canne, qui ne me rassurera jamais pleinement sur la vision des autres.

Jean-Paul Chanel